Le mystère Henry de Lucenay

Le mystère Henry de Lucenay

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire du mystère « Henry de Lucenay », voici un résumé et le point sur la situation. En cette deuxième quinzaine d’août, j’achève la lecture de « Mes apprentissages » de Colette, ouvrage dans lequel elle raconte la période de son mariage avec Willy. Dix années qui feront de la petite campagnarde bourguignonne une femme de lettres parisienne. Elle parle de tous les amis écrivains et artistes rencontrés durant cette période et, page 204, cite la « petite fille du marquis de Saint-Georges qui signait “Henry de Lucenay” les romans d’aventures lointaines qu’elle écrivait, résignée, pauvre, au coin d’un feu maigre de pension de famille ».
 
Piqué par la curiosité, je cherchai des œuvres de cet (te) « Henry de Lucenay » ainsi qu’une éventuelle fiche biographique sur Wikipédia. Cette dernière n’existant pas mon intérêt allait grandissant. Mais qui se cachait derrière ce pseudonyme et quel était le contenu de ces « romans d’aventures lointaines » ?
 
Sur la question de l’identité, un pas fut fait en avant grâce à Christine Luce, spécialiste de la littérature du 19e siècle. Elle ne connaissait pas cette autrice, mais réussit à dénicher une notice à la BNF affichant trois œuvres de Henry de Lucenay : un poème, « Surge Gallia » (1890), un roman, « la femme qui mord » (1880) et un autre roman « Les portes de bronze » (1947). J’ai trouvé un exemplaire de ce dernier sur Rakuten, je viens de le lire et j’en parle un peu plus loin.
 
Je ne sais pas par quel moyen Christine Luce découvre que celle qui écrivait des poèmes en 1880 se nomme en réalité Marie-Léonie Devoir, qu’elle est née en 1853 et a épousé le peintre Vidal. Leur témoin de mariage étant Edgar Degas… C’est possible, car le père que cette Marie Devoir, Louis Victor Lucien Devoir était décorateur peintre de théâtre. Mais quel est le lien avec le marquis de Saint-Georges ? Il reste à trouver. De même qu’il reste à savoir pourquoi Marie Devoir a choisi comme pseudonyme « Henry de Lucenay ». De son côté, mon amie Nathalie Tessier déniche dans La Gazette de France un articulet annonçant la parution de « La femme qui mord » par Henry de Lucenay et ajoute derrière ce patronyme : « Mlle D… ». Ce qui tend à prouver que Marie Devoir est bien Henry de Lucenay.
Mais il faut aller plus loin : Henri de Lucenay a bel et bien existé. Un avis de décès est paru dans le Figaro de 1912. Il serait mort au château du Pin, dans le Lot-et-Garonne à l’âge de 73 ans, ce qui situerait sa date de naissance aux alentours de 1839, environ 14 ans avant celle de Marie Devoir. Manque de chance, je ne trouve aucun château du Pin dans le Lot-et-Garonne. Piste à suivre…
 
En 1901, Willy, le célèbre journaliste et mari de Colette, publie un petit livre intitulé « Garçon l’audition » qui est une chronique des spectacles qu’il a vus en 1899. Page 55, il explique que l’actrice Mademoiselle du Minil a joué « Rédemption » au théâtre du Châtelet devant un parterre de personnalités dont l’ex-ministre Méline et « Henry de Lucenay ». On peut penser qu’il s’agissait de Marie Devoir, puisque lorsque Sido, la mère de Colette, parle de Marie dans une lettre de février 1907 elle l’appelle « Madame Lucenay ». Willy qui devait la connaître également se serait amusé à la présenter comme un homme dans sa chronique de 1899, donc comme « monsieur Henry de Lucenay ».
 
En 1938, dans « Le Monde Colonial illustré » paraît un grand article intitulé « Un voyage au Yunnan » signé Henry de Lucenay et accompagné de nombreuses photos de l’auteur. « Mr Henry de Lucenay, revenant d’un voyage autour du monde (livre un) récit vécu où il s’est attaché à mettre en relief la vraie couleur locale de cette province chinoise » nous dit le magazine. Et, dans ma tête, le lien se fait avec ce livre signé Henry de Lucenay et paru en 1947 : Les portes de bronze.
Je viens d’en terminer la lecture et, Ô surprise, l’intrigue démarre dans le Gers, au bord de la Baïse, puis se déplace légèrement dans la partie lot-et-garonnaise de la Ténarèze. (Je rappelle que je vis dans le Gers depuis plus de vingt ans et je connais tous les lieux dont parle l’autrice).
Ici vit le comte de Lugny qui exploite son domaine agricole et élève avec sa femme ses deux fils : Pierre et Jean. Le récit démarre vers 1911, l’aîné est à peine âgé de dix ans. Le domaine de Caussade voisin est acheté par le marquis de Marciac qui s’y installe avec sa fille Jacqueline. Elle devient rapidement la compagne de jeu des garçons et Pierre en tombe éperdument amoureux. Mais la guerre, puis les études les séparent. Victime d’un accident de cheval, Pierre est réformé alors que Jean mène une vie pleine d’aventures, de conquêtes féminines et de succès professionnel. Il est représentant en voitures, voyage dans toute l’Europe et même aux États-Unis alors que Pierre se contente d’un emploi de fonctionnaire à Paris.
De son côté, le père de Jacqueline a fait de très mauvaises affaires. Il vend le domaine de Caussade et emmène sa fille en Indochine dans l’espoir d’y faire fortune. Pendant des années, Jacqueline entretiendra une correspondance amoureuse avec Pierre. Elle lui demande ardemment de la rejoindre et lorsqu’il s’apprête à le faire, son propre père décède et lui-même est victime d’un début de tuberculose qui l’empêche de partir. Il retourne dans la Ténarèze s’occuper de sa mère et du domaine.
Les lettres de Jacqueline finissent par s’espacer. Toutefois Pierre s’inquiète, car il comprend que le marquis de Marciac s’est encore fait gruger par un escroc. Celui-ci l’a entraîné à investir dans la province du Yunnan en Chine où il détient désormais le père et la fille qu’il espère épouser contre son gré.
Le hasard fait que Jean est envoyé en mission professionnelle en Indochine. Il jure à son frère de tout faire pour retrouver Jacqueline et la ramener à Pierre. S’ensuit une série d’aventures au cours desquelles le jeune Jean va effectivement sauver Jacqueline, la ramener en France… et tomber amoureux d’elle à son tour. Lequel des deux frères va-t-elle choisir ? Je ne vous « gâchonne » pas la fin.
 
Toutes les descriptions de l’article paru dans Le Monde Colonial se retrouvent dans les mêmes termes dans ce roman. Le Henry de Lucenay qui a signé le papier est donc bien la « Marie Devoir » qui a rédigé le livre. Elle aurait beaucoup voyagé avant de finir « pauvre au coin d’un feu » comme la décrit Colette. Et le Henry de Lucenay dont Le Figaro annonce le décès en 1912 est mort dans le château du Pin situé dans le Lot-et-Garonne qui sert de décor au même roman.
 
Donc, pour résumer : un vrai Henry de Lucenay aurait vécu dans le Lot-et-Garonne, serait né en 1839 et mort en 1912. Marie Léonie Devoir qui est née en 1853 et qui a emprunté ce pseudonyme devait le connaître. Mais quels étaient leurs liens ? Et ce marquis de Saint-Georges dont parle Colette comme le « grand-père » de Marie, où a-t-il vécu ? Dans le Sud-Ouest. Avait-il un château ?
Marie a certainement habité dans la Ténarèze, car elle en fait une description hyper-détaillée. Et c’est bien elle qui a écrit l’article dans le Monde Colonial pour raconter son voyage dont elle s’est servie dans le roman.
 
J’ai appris, par hasard, qu’elle avait publié en 1883 un autre livre intitulé « Ce qu’on dit au fumoir ». J’en ai trouvé une édition originale que je n’ai pas achetée (trop chère à mon goût) mais, bien sûr, je meurs d’envie de lire ce livre. Donc, je me tâte…
 
Enfin, mais je pense que ça n’a rien à voir, j’ai dégoté un article du Waco Morning News (Texas) du 27 août 1917 qui fait référence au lieutenant Henri de Lucenay et parle de sa mutation de Waco vers le quartier général de Washington pendant la Première Guerre mondiale. Il y aurait donc eu au moins deux Henri (ou Henry) de Lucenay…
 
Le mystère reste entier, mais j’avance à petits pas…
jllb

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