Les Don Juanes

Les Don Juanes

Les Don Juanes
Marcel Prévost

Dans son roman « Les portes de bronze », dont l’action se situe en partie dans le Sud-Ouest Henry de Lucenay (alias Marie Léonie Devoir) évoque les courses de chevaux à Vianne. Le héros, Pierre de Lugny, s’y rend un jour d’été avec sa future fiancée et il dit ceci : « Je reconnus au milieu d’un groupe la silhouette élégante de Marcel Prévost. Pour venir, il n’avait eu à faire qu’une courte promenade depuis sa propriété de Laroche où il séjournait pendant l’été ».

Poussé par la curiosité, j’ai cherché qui était ce « Marcel Prévost » dont le nom m’évoquait vaguement quelque chose. Eh bien, mazette, ce n’était pas n’importe qui. Né en 1862 et mort en 1941, l’homme est un écrivain qui a connu un tel succès entre les deux guerres qu’il a fini membre de l’Académie française. Polytechnicien, il a travaillé comme ingénieur avant de se lancer dans la littérature avec des convictions féministes. Il a également été un dreyfusard de la première heure, ce qui le rend plutôt sympathique.

Fort de ces quelques renseignements piochés sur sa fiche Wikipédia, je décidai illico de vérifier ses engagements féministes en me procurant l’une de ses œuvres. La première qui me tomba sous la main fut « les Don Juanes », roman paru en 1922. Marcel Prévost y fait évoluer quatre personnages féminins principaux dans le Paris de 1920 qui fête encore à pleines bouteilles de champagne la fin de la Grande Guerre. On comprend tout de suite que ce n’est pas le Paris des ouvriers, mais celui des classes huppées. D’ailleurs ses héroïnes sont l’archiduchesse Hilda de Finsburg, la comtesse Albine Anderny, l’écrivaine Berthe Lorande et la banquière Camille Engelmann. Toutes ces femmes ont passé la quarantaine et Prévost les décrit se conduisant « comme des hommes ». L’archiduchesse s’affiche avec son amant, un jeune danseur de tango. Berthe drague à tout va et allume plusieurs hommes (sans leur céder). Camille couche avec l’un de ses employés, mais lorgne sur un beau et jeune militaire. Albine, la plus belle des quatre, a reconnu un jeune docteur dans la salle, Roger Vaugrenier. Elle l’a soigné pendant la guerre quand il était blessé et qu’elle-même s’était engagée comme infirmière…

Le décor étant posé et les personnages en place, Marcel Prévost développe une intrigue assez fouillée au cours de laquelle chacune de ces quatre femmes, à sa façon, va payer cher sa liberté de comportement et de mœurs. Prévost ne porte pas de jugement moral sur ses personnages, mais le fait de les faire courir vers des échecs ou des tragédies sonne tout de même comme une sanction : oui, les femmes peuvent vivre librement, mais la société va leur présenter l’addition, et elle est salée. Albine en tire une leçon : « Nous avons voulu disputer à l’homme son privilège du choix, de l’offensive dans l’amour… C’était une erreur, déjà… Et tout de suite nous avons poussé la doctrine à l’extrême : nous n’avons pas été Roméo, nous avons voulu être Don Juan… La fin de Don Juan nous attend. () La vieille idole de pierre se dresse devant nous le jour où justement nous voulons, vaincues par l’amour, reprendre notre rôle de femme, être choisies au lieu de choisir, nous donner au lieu de prendre… Elle se dresse devant nous et nous écrase. Tant pis pour nous ! » Tout est dit… Pauvres Don Juanes !

 

Marcel Prévost en 1910
jllb

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