L'histoire de Froggy Software

Froggy Software est la première société d'informatique que j'ai créée en 1984. J'étais associé avec Fabrice Gille et nous avons publié de nombreux jeux pour Apple II. J'ai fermé Froggy lorsque le Macintosh a remplacé l'Apple II pour me consacrer au journalisme informatique.





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La saga de Froggy Software !

1977 marquait mes 25 ans et j’étais un grand fan de Science-Fiction. J’avais ouvert une librairie en haut de la butte de Ménilmontant qui s’appelait « L’œil du Futur ». On y vendait de la SF, de la BD et toute la presse parallèle de l’époque, dont le « Citron Hallucinogène » et autres revues anti-nucléaires et écolos.

J’ai fermé la librairie quelques temps après pour travailler dans une librairie du quartier latin, mais le virus de la SF et de tout ce qui touchait à la technique m’avait contaminé. J’ai commencé à écrire des articles et des nouvelles dans des revues de Science-Fiction et j’ai rencontré Elisabeth Gille, la patronne de la collection « Présence du Futur » chez Denoël. J’ai travaillé pour elle comme lecteur pendant plusieurs années. Nous sommes devenus amis. Son fils Fabrice devait avoir 14 ans à cette époque.

Dingo de musique, j’avais monté un groupe (devenu mythique) baptisé les « Los Gonococccos » avec deux amis : Yves Frémion et Jean Bonnefoy. Ce groupe de rock pornographique déconnait à fond les manettes et on rigolait bien (j’ai quelques mp3 des bandes d’époque, pas piqué des hannetons). Parallèlement, Jean Bonnefoy (qui est aujourd’hui un traducteur très apprécié dans le monde de l’édition) et moi avions lancé un duo de musique synthétique planante nommé « Dictoylédon » (le double haricot, vu que nous étions grands et minces comme des asperges). La musique a fonctionné jusqu’en 1982, nous nous sommes engueulés et les groupes se sont dispersés.

J’ai revendu mes synthétiseurs chez Music-Land (bd Beaumarchais) et dans le magasin voisin qui s’appelait Triangle, un gars soldait un ordinateur Apple II avant fermeture. Je l’ai acheté parce que c’était le premier micro-ordinateur vraiment bien qui arrivait en France et ça me titillait de savoir comment ça marchait. (Bien sûr, il y avait le Pet de Commodore qui était une daube et le TRS80 à caractères semi-graphiques qui tombait en rade tous les quart d’heure parce que son processeur chauffait trop. Alors, l’Apple II paraissait le top du top à l’époque).

C’était l’été, je suis parti en vacances dans le Gers (où j’habite aujourd’hui) avec l’Apple dans le coffre de la 4L. J’ai appris le Basic en un mois et j’ai programmé le premier jeu d’aventures en français sur Apple II : Le Vampire Fou. J’avais acheté un seul jeu à l’époque : Mystery House de Ken et Roberta Williams, et ça m’avait branché. Je pensais qu’on pouvait faire aussi bien en français.

Rentré de vacances je file chez Illel, le revendeur du boulevard Magenta, parce que des rumeurs disaient qu’il était prêt à échanger des jeux contre du matos et moi je rêvais d’un disque dur de 5 Mo pour mon Apple II. En fait, chez Illel, j’ai rencontré un gars qui cherchait justement des programmeurs. Il avait monté une boîte d’édition de logiciels, « Ciel Bleu », et importait des softs éducatifs du Canada qu’il refourguait à la Fnac à un joli prix. On a signé un contrat (je voyais déjà la route du succès s’ouvrir) et le Vampire Fou a été effectivement le premier jeu d’aventure sur Apple II vendu en France. Plutôt bien d’ailleurs, même si je n’ai pas touché beaucoup de pognon parce que l’éditeur en question a mis la clé sous la porte plus que rapidement et dans des conditions pas très claires.

Elisabeth Gille,pour qui je bossais encore avait payé un Apple à son fils et il passait ses journées dessus. Je lui ai offert mon jeu, qui était plombé contre la copie. Fabrice l’a déplombé en deux coups de cuiller à pot et nous sommes devenus copains. Il avait 18 ans, j’en avais 30, mais on se marrait bien. J’avais commencé à écrire un nouveau jeu : Paranoïak, et je lui ai demandé d’en faire la protection puisqu’il était un bon hacker.

A la même période, un ingénieur de chez Apple, Daniel Blériot, m’appelle alors et me propose d’aller le voir. J’emmène Fabrice avec moi et nous débarquons aux Ulis. Blériot commence avec un air mystérieux par nous faire signer un engagement de confidentialité sur la conversation et ce qui va suivre. On signe, intrigués. Ensuite il sort de son tiroir un prototype d’Apple IIc : le premier Apple portable avec une souris. Ouarf, on tirait la langue. « je vais le présenter au Sicob, dit-il. Et j’ai besoin que quelqu’un m’écrive un programme de démo marrant, façon jeu comme vous l’avez déjà fait. Ca vous intéresse ? ». Evidemment je dis « OK » tout de suite et je demande comment il compte nous rémunérer. « Voilà le prototype, je vous le donne et vous pouvez le garder… » Je me tourne vers Fabrice, puis vers Blériot et je lui dis (coup de poker) « ben…nous sommes deux. Il faudrait DEUX prototypes ! ». Blériot dit « OK, ça marche ». Il se lève et ouvre une armoire pleine de protos ! Nous voilà de retour sur Paris avec les deux ordis dans le coffre (j’ai toujours le mien) à hurler de joie comme des fous.

Nous sommes partis huit jours au bord de la mer chez des copains et on a programmé « La Souris Golote », un mini jeu d’aventure qui utilisait la souris et qu’Apple a mis en démo. C’était plutôt marrant et plein de calembours (La Souris affrontait des fromages dont le fameux Fourbe d’Ambert…vous voyez le genre).

Dans la foulée, Apple nous laisse entrevoir qu’ils seraient prêts à distribuer quelques jeux. Nous décidons donc de fonder « Froggy Software ». Fabrice était encore trop jeune, et j’ai créé la boîte avec sa mère qui a pris quelques parts dedans. Après, ça s’est enchaîné rapidos. J’ai programmé les premiers jeux (Paranoïak, Epidémie) et Fab se chargeait de la protection et d’une partie de la programmation. On écrivait tous les deux en langage machine. Je faisais le scénario, les dessins et les routines d’analyse de syntaxe. On s’éclatait.

Paranoïak a obtenu une Pomme d’or, un prix prestigieux à l’époque décerné par Apple chaque année. On est repartis avec un Macintosh et une pendule crée par Pascal Morabito (joaillier de la place Vendôme, excusez du peu…) Fab a gardé la pendule et j’ai pris le Mac pour faire la compta et les factures.

Après nos deux premiers jeux, des auteurs ont commencé à nous écrire et comme j’avais déjà une expérience de contrat, j’ai signé quelques jeunes qui paraissaient intéressants et dans l’esprit maison : aventure, humour, décalage et déconnade. Froggy a marché pendant deux ans et on a publié une dizaine de jeux. (Paranoïak, Epidémie, Le crime du parking, Le mur de Berlin va sauter, Même les pommes de terre ont des yeux, Tempête sur les Bermudes, Séduction 1, la Femme qui ne supportait pas les ordinateurs, Baratin Blues, Le Justicier du Bahut et deux jeux sur Mac : la Crapule, Canal Meurtre) et des utilitaires (MousEdit et MouseFiler). Il y avait encore un autre jeu qui se déroulait dans un sous-marin (Opération Mercury).

En 1986, Apple a laissé tombé l’Apple II et a tout misé sur le Macintosh. Nos jeux devenaient obsolètes, le Mac n’avait pas la couleur et sa programmation était beaucoup plus complexe que l’Apple II. Entre temps, Fabrice avait pris le large pour aller travailler chez Calvados, le premier réseau auquel nous nous étions abonnés et où l’on croisait des tas de gens sympas comme Lionel Lumbroso, François Benveniste, Roland Moreno.

De mon côté, j’ai commencé à écrire des articles pour l’Ordinateur Individuel, Micro à Micro, Hebdogiciel… Finalement, j’ai pensé qu’il valait mieux arrêter Froggy pendant que ça marchait bien plutôt que de laisser pourrir la situation. Je me sentais plus l’âme d’un journaliste que d’un programmeur ou d’un éditeur et j’ai donc mis la clé sous la porte fin 87.

J’habitais un ancien café de Ménilmontant transformé en maison. On avait aménagé un bureau au premier étage et au moment où les jeux se vendaient bien, on passait des journées à dupliquer les disquettes, les trouer avec une pince spéciale pour empêcher l’écriture et les emballer dans les jaquettes en plastique. Un véritable atelier d’artisanat. Dans le même temps, d’autres voyaient beaucoup plus grand : Laurent Weil avec Loriciels qui marchait fort et surtout Bruno Bonnell qui avait démarré Infogrames et tournait chez les revendeurs avec un super bagout pour vendre ses softs.

Voilà l’histoire de Froggy Software en quelques mots. Une aventure sympa dont il reste peu de choses aujourd’hui.



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