L’enquête de Wittgenstein

L’enquête de Wittgenstein

L’enquête de Wittgenstein
Roland Jaccard

Chaque jour je mesure un peu plus l’immense étendue de mon inculture. La littérature, pour ne parler que d’elle, est un puits sans fond dans lequel je tombe en raclant à peine les parois. Je n’en tire pas d’amertume, à part peut-être le regret de passer à côté d’œuvres essentielles. Non pas essentielles dans le sens « indispensables » pour pouvoir briller en société, mais pour le plaisir indicible d’alimenter la chaudière à idées qui boucane en permanence sous ma calotte crânienne et réclame sa part de charbon frais comme celle de La Bête Humaine dans laquelle Jean Gabin déverse des tonnes de boulets ardents à grandes pelletées.

Ces prolégomènes pour vous dire que je n’avais jamais entendu parler de Ludwig Wittgenstein ni de Roland Jaccard qui a écrit ce livre présenté sous forme d’enquête. J’ai trouvé cet ouvrage récent au fin fond d’une librairie de La Rochelle. Debout en tête d’une gondole en bois posée sur une table où tous les autres ouvrages s’étalaient à plat. Et comme un chien abandonné dans un refuge de la SPA il semblait me dire « emmène-moi ». J’ai parfois le cœur large et je l’ai attrapé sans savoir ce qui m’attendait. L’homme de la photo sur la couverture me regardait droit dans les yeux avec un air un peu moqueur et provocateur à la fois. S’agissait-il d’un assassin adossé à un mur de pierre ? Était-ce lui le « Wittgenstein » du titre ? (Oui, c’était lui…)

La jeune femme derrière le comptoir était vraiment très jolie, mais pas bavarde. Quand je lui demandai si elle l’avait lu, elle me répondit sans culpabilité aucune : « pas celui-là ». Ce qui pouvait laisser supposer qu’elle avait dévoré tous les autres, mais qu’il avait échappé à ses petites dents voraces joliment émaillées et particulièrement blanches qu’elle découvrit dans un sourire. Sourire justifié par le fait que j’étais le seul client de la matinée et que la vente était assurée. Vente à laquelle il convenait d’ajouter le dernier Jim Fergus et les poèmes d’Egon Schiele. Bref à ce moment j’ai senti qu’elle m’aimait parce que, grâce à moi, elle ne s’était pas levée pour rien. Pour le reste, ça s’arrêtait là, d’ailleurs elle avait des étiquettes à remplir et nos regards échangés avaient bien calé que nous n’étions pas de la même génération. Ne mélangeons pas les vieux torchons et les jeunes serviettes. Je quittai ce temple des mots avec ma pochette de livres sous le bras. Lire ce qu’elle n’avait pas lu me paraissait engageant. J’adore aller sur des terres non défrichées ou peu fréquentées.

C’est ainsi que, quelques heures plus tard, j’appris que Ludwig Wittgenstein était un philosophe génial ou un génie de la philosophie. Je sens qu’il y a une subtile différence entre ces deux formulations : un philosophe génial éclaire le chemin alors qu’un génie de la philosophie est souvent incompréhensible. Richard Feynman, l’un des créateurs de la Mécanique quantique était un professeur génial et, sans rien connaître des mathématiques on peut suivre certains de ses cours filmés dans les années soixante et disponibles sur YouTube. Maxwell, lui, était un génie de la physique qui nous a laissé des bouquins pleins d’équations totalement absconses.

Lire un livre sur Wittgenstein sans n’avoir jamais rien connu de son œuvre, c’est comme lire la biographie d’Ava Gardner sans n’avoir jamais vu aucun de ses films. A priori, pas très malin. Mais Roland Jaccard présente son portrait comme une enquête aguichante et, en quatrième de couverture, l’éditeur nous dit que c’est écrit « à la manière de Zweig » parlant de Montaigne. Ah ah ! Faut pas pousser. Jaccard n’est pas Zweig, mais je me suis tout de même laissé avoir par l’argument. Ludwig Wittgenstein est donc né à Vienne en 1889. Bonne pioche car en ce moment je tourne comme une buse autour de cette Autriche du 19e siècle. Je vous ai parlé de la vie d’Alma Mahler (la femme de Gustav), de Walter Gropius (le fondateur du Bauhaus), de Kokoschka (peintre maudit) et, hier encore, d’Egon Schiele dont j’ai lu les poèmes (achetés plus haut). Tout ce petit monde des arts et lettres grouillait et s’agitait dans la capitale autrichienne, l’un des centres européens de la culture à cette époque. Ludwig est le dernier fils de Karl Wittgenstein, juif industriel ayant bâti son immense fortune à partir de rien, forte personnalité écrasant tout sur son passage, mais aussi mécène éclairé recevant l’intelligentsia de Vienne dans son immense palais. Ludwig avait quatre sœurs et quatre frères. Trois de ses frangins, sans doute écrasés par la personnalité du père, se sont suicidés. Les filles ont, semble-t-il, moins subi cette pression. Karl veut faire de Ludwig un ingénieur aéronautique. Il l’envoie dans une école à Linz où il se retrouve dans la même classe et sur le même banc… qu’Adolf Hitler ! Celui-ci se fera virer en cours d’année pour indiscipline et provoquera l’admiration de Ludwig. Admiration qui se transformera plus tard en haine. Le jeune homme s’ennuie, étudie les mathématiques et la mécanique, mais ne brille pas par ses résultats. Il décide de ne pas suivre la voie imposée par son père, s’inscrit à l’université de Manchester en Angleterre et choisit de se consacrer à cette partie de la philosophie qui étudie les fondements de la logique et des mathématiques. Sa personnalité, son obsession de la recherche du génie, ses autoflagellations, ses colères, sa façon de dézinguer tous les autres philosophes le font remarquer de Bertrand Russell, célèbre mathématicien qui dirige l’université de Cambridge. Russell pressent le génie en Wittgenstein et lui offre une chaire de prof de philo. Le courant passe plutôt entre les deux hommes, mais Ludwig ne supporte pas de s’entendre bien avec qui que ce soit. Il lui faut du conflit ou de l’isolement. De son éducation et de son milieu familial, il a conservé une attitude aristocratique et méprisante. Il est pétri de complexes et de contradiction, prône des idéaux rigoristes, veut assimiler éthique et esthétique. Lorsque son père meurt, il abandonne à tout jamais le port de la cravate, refuse sa part d’héritage qu’il distribue à des artistes. Dans le même temps, il vit très mal son homosexualité et sa judéité. Il est tout ce qu’il dénonce et considère sa vie comme la juste punition de ses travers. Le suicide le soulagerait-il ? Non, car ce n’est pas à lui d’abréger ses péchés. En revanche, pendant la Première Guerre mondiale, il s’engage dans l’armée, espérant que la mort viendra d’elle-même le faucher. Raté. Il ne récolte que des médailles. Il se convertit au christianisme, mais doute de la religion.

À la fin de son portrait, Roland Jaccard énumère cinquante raisons d’aimer Ludwig Wittgenstein (parce qu’il doit y en avoir bien plus de le détester). J’en ai retenu quelques-unes.

1) Parce que le rôle qu’il préférait était celui d’un aristocrate raté.

2) Parce qu’il n’a jamais écrit « Heil Hitler » comme Heidegger et qu’il n’a pas suivi le parti communiste comme Sartre.

3) Parce qu’il a répudié l’héritage familial qui faisait de lui l’un des hommes les plus riches d’Europe.

4) Parce qu’il avait une conscience exacerbée de ses péchés sans aucun espoir de rédemption.

5) Parce qu’il avait profondément le sentiment d’être de trop dans ce monde et qu’il avait honte de ne pas oser se tuer.

6) Parce qu’il avait conscience que le travail en philosophie est d’abord un travail sur soi-même.

Etc.

On peut aussi le détester parce qu’il considérait la bombe atomique comme un médicament amer, mais salutaire, et aussi parce qu’il aurait préféré fonder une Organisation mondiale en faveur de la Guerre et de l’Esclavage plutôt qu’en faveur de la Paix et la Liberté.

Bref Wittgenstein a marqué son temps. La bio de Jaccard m’a bien plu, mais ayant besoin d’un peu d’air frais, je n’ai pas eu envie d’aller plus loin sur le personnage et d’enchaîner sur la lecture du livre « Amazones » de Jim Fergus (dont je parle plus haut)…

À retrouver sur mon blog littéraire : http://jeanlouislebreton.com/?p=1425

jllb

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