Séverine

Séverine

Séverine
par Bernard Lecache
NRF — 1930

Séverine (1855-1929) : sans doute la plus importante journaliste de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Cette biographie hagiographique a été écrite à grands coups d’encensoir par Bernard Lecache, son « petit-gendre » (le mari de sa petite fille si vous préférez) qui fut très proche d’elle jusqu’à la fin de sa vie. Elle est tout de même suffisamment détaillée et, avec le recul, on peut faire la part des choses sur les succès et les fourvoiements de Séverine, même s’il y a beaucoup plus à mettre à son crédit qu’à son débit.

Séverine est née Caroline Rémy dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne. Son père travaillait comme fonctionnaire à la préfecture de police. Plus tard on lui reprochera d’être la fille d’un flic, alors qu’il n’a jamais été policier : il s’occupait du « Bureau des nourrices » et des « maisons d’aliénés ». Elle a quinze ans lorsque la guerre de 70 éclate et ses parents l’ont placée dans une institution pour la punir d’avoir entretenu une correspondance avec un garçon. Ce qui était faux : elle ne faisait que transmettre les lettres de sa cousine à un amoureux. Elle accepta la punition sans trahir. Mais la vérité finit par éclater et, pardonnée, elle rejoignit le giron familial. La Commune était en cours et les Rémy avaient pris le parti de Thiers et des versaillais. Adolescente, Caroline assiste à la féroce répression, dont le sinistre général Gallifet fut l’emblématique et abject exécuteur. Quelques mois plus tard, lorsqu’elle participe à l’une des fêtes civiques que les démocrates organisent pour ressusciter l’esprit républicain, elle rencontre Victor Hugo. Et comme la jeune fille ressemblait à Marianne, il s’approcha d’elle et dit « Qu’il me soit permis, en vous embrassant, d’embrasser la République ». Ce contact avec le grand homme devait être un déclic et stimula son envie d’écrire.

Envie qui faillit ne jamais pouvoir s’exprimer puisque ses parents la marièrent, sans son consentement à Antoine-Henri Montrobert, employé au gaz qui la viola le soir des noces. Il lui fit un garçon, mais le couple se sépara rapidement, et elle revint chez ses parents qui, une fois de plus, reconnurent leur erreur. L’enfant fut confié à la garde du père, placé en nourrice et elle n’eut pas l’occasion de l’élever.

Lors d’un voyage en famille à Bruxelles, en 1879, elle fait la connaissance de Jules Vallès, l’un des meneurs de la Commune en exil. Il est proche de la cinquantaine, elle n’a que 24 ans. Il l’embauche comme secrétaire et la forme au journalisme. Elle n’a pas été sa compagne (ni sa maîtresse, apparemment) mais la relation qui les unissait était très forte. Si forte que, de retour à Paris après l’amnistie, Vallès lui propose de recréer avec elle Le Cri du Peuple, journal emblématique qu’il avait publié lors de la Commune. Les parents refusent : de dépit, elle tente de se suicider en se tirant une balle dans la poitrine qui ricoche sur une côte. On la soigne et la belle enflammée finit par avoir gain de cause. Et voilà cette petite bourgeoise co-directrice d’une publication où viennent s’exprimer tous les révolutionnaires du coin : anarchistes et socialistes comme Jules Guesdes, ou Élisée Reclus. Elle adhère aux idées sociales sans véritable idéologie. Vallès refusait âprement d’être le représentant d’un quelconque parti, même s’il accueillait toutes les tendances de gauche dans son journal. Celle qui avait signé ses premiers articles du nom de Séverin, assuma rapidement son féminisme et ajouta un « e » à la fin de son pseudonyme. Elle marcha toute sa vie dans les pas de Vallès, défendant le faible contre le fort et se méfiant des partis (même si elle adhérera un temps à la SFIO puis au Parti communiste)..

À cette époque, dans sa vie privée, elle fait la connaissance d’un riche professeur naturalise d’origine suisse, Adrien Guebhard, qu’elle épouse. Par amour pour sa femme, il place une partie de sa fortune dans Le Cri du Peuple dont il vient même assurer la gestion pendant quelques années. À la mort de Vallès, en 1885, un conflit ouvert oppose Séverine à Jules Guesdes et aux guesdistes qui veulent faire du Cri du Peuple l’organe des communistes. Elle résiste pendant trois ans, mais de guerre lasse, finit par quitter le journal.

Dans son conflit contre les guesdistes, Séverine est soutenue par le journaliste Georges de Labruyère dont elle tombe amoureuse. Grand seigneur, son époux se retire sans faire d’esclandre. Il part étudier la nature dans les Pyrénées. Ils conserveront des relations amicales et lorsque Georges de Labruyère mourra en 1920, Guebhard reviendra vivre ses dernières années auprès de Séverine.

Mais, en 1885, nous n’en sommes pas là. Personnalité reconnue par toute la presse, elle n’a aucun mal à trouver du travail dans différents titres. Elle entame une carrière de journaliste indépendante et gagne très bien sa vie. Son crédo n’a pas changé : défendre les faibles et les opprimés. En 1890, un coup de grisou ravage le puits Pelissier de la mine de Villeboeuf, près de Saint-Étienne et laisse 150 mineurs sur le carreau. Elle convainc Arthur Meyer, directeur du Gaulois de l’envoyer sur place pour enquêter. Là, malgré l’interdiction du préfet et du directeur, elle prend tous les risques et descend dans la mine. Elle y voit les cadavres, les tunnels effondrés, le sang, l’horreur. Mais elle tient le coup. Revenue à la surface elle décide d’aider les familles dans la détresse. De retour à Paris, elle organise une quête qui ramènera beaucoup d’argent et permettra aux démunis de passer ce cap difficile.

Cette action concrète et directe sera désormais sa ligne de conduite. Elle crée dans plusieurs journaux la rubrique « Les Carnets de Séverine » dans laquelle elle expose les situations des plus mal lotis et lance à chaque fois une souscription pour les aider. Une sorte de « Coluche » de l’époque. Sa rubrique va perdurer pendant des années et générer de très importants flux d’argent. Ses ennemis lui reprocheront de s’être enrichie et il faudra un procès pour la blanchir et l’innocenter. Non seulement elle n’avait rien détourné, mais de plus, elle donnait régulièrement une part de ses revenus aux plus pauvres.

En avance sur son époque, Séverine défend de grandes causes dont certaines sont très féministes comme le divorce ou le droit à l’avortement. Elle se bat aussi pour le droit au suicide. Elle prend fait et cause pour les anarchistes qui ont commis des attentats, les nihilistes qui se battent contre le tsar et sa police en Russie, elle défend les Zoulous dans la guerre des Boers, les Indochinois réprimés, et s’engage dans toutes les causes où les peuples sont asservis. Elle est profondément antimilitariste et en faveur de la paix. Mais son grand combat est contre l’antisémitisme. Convaincue au départ que Dreyfus est un traître, il lui faut un certain temps (comme Zola) pour faire la part des choses et s’engager avec ceux qui soutiennent le capitaine injustement accusé. Elle assiste au procès de Rennes qui aboutit à la libération de Dreyfus (mais pas sa réhabilitation) et en rend compte avec passion dans La Fronde journal féminin et féministe de Marguerite Durand.

Quelles sont les erreurs de Séverine ? Bien que viscéralement opposée à l’antisémitisme, elle a été l’amie d’Édouard Drumont, fondateur de la « Ligue nationale antisémitique » et directeur du journal d’extrême droite La libre parole auquel elle collabora. Ce faisant, elle ne reniait pas ses idées et Drumont (qui était amoureux d’elle) la laissait développer des articles contre l’antisémitisme dans sa propre publication alors qu’il fustigeait lui-même les juifs dans ses éditos, quelques pages plus avant. En réalité, Séverine écrivait dans de multiples titres qu’ils fussent de droite ou de gauche et réclamait simplement le droit à s’exprimer en toute liberté. N’ayant pas sa plume dans sa poche elle attaqua, dénonça, vilipenda des personnalités du monde politique ou de la culture. Ce qui lui valut de se faire virer à plusieurs reprises. Qu’importe, ses multiples collaborations lui permettaient de vivre et de conserver son indépendance. Et puis toute la presse voulait l’avoir dans ses colonnes tant elle était célèbre.

Elle tomba un moment dans un certain mysticisme, se rapprocha des hommes d’Église et du pape. Plus tard, revenue à son athéisme de jeunesse, elle considéra cette période comme une erreur de sa vie. Enfin, elle fut l’un des soutiens du général Boulanger, qui faillit faire chuter la IIIe République, avant de prendre ses distances avec lui.

Elle écrivit jusqu’à la fin de sa vie et s’éteignit doucement, dans sa propriété de Pierrefonds, entourée des siens, à l’âge de 73 ans.

jllb

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