La Lanterne

La Lanterne

La lanterne n° 1
Henri Rochefort

31 mai 1868

Dix-sept ans après le coup d’État de décembre 1851 par lequel Napoléon III balayait la Deuxième République pour instaurer le Second Empire, le joug imposé à la presse commence à s’alléger. Henri Rochefort, célèbre polémiste, saute sur l’occasion pour créer sa propre revue. De fait, il collabore déjà au Figaro, mais celui-ci n’a pas payé la caution pour aborder les sujets politiques (car, pour parler « politique » il faut déposer une caution en vue d’éventuels procès) et donc Rochefort ne peut critiquer l’Empire dans ce journal.

Il soumet alors une demande d’autorisation de publication pour La Lanterne à Ernest Pinard, ministre de l’Intérieur et procureur impérial. Autorisation qui lui est refusée dans un premier temps, permettant à Rochefort de s’ériger en tant que martyr de l’Empire. Conscients de leur bévue, les pouvoirs changent de tactique et accordent finalement le permis de publier, sous réserve d’apposition du timbre impérial (la censure) et assorti d’une taxe non négligeable sur le prix de vente. Malin, Rochefort créé un magazine de très petite taille (10 cm x 14,5 cm) de 60 pages qu’il propose au tarif de 40 centimes. Il limite ainsi au maximum les frais de fabrication et les taxes. D’autant plus qu’il en est le seul rédacteur.

L’introduction de ce premier numéro est restée célèbre et reflète tout l’humour de Rochefort : « La France contient, dit l’Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » Et des sujets de mécontentement, Rochefort n’en manque pas. À commencer par la limitation du droit d’expression. En effet les journalistes ont interdiction de citer les propos d’un député ou d’un sénateur sous peine de poursuites. Comment, dès lors, parler de politique ? Rochefort en conclut que le Sénat et la Chambre des députés n’existent pas et justifie ainsi son raisonnement : « Les habitants d’un hameau qui auraient la mauvaise chance de ne recevoir que mon journal en arriveraient nécessairement à se dire, le soir, devant leur feu de sarment : il est évident qu’il n’y a en France ni Sénat ni Corps législatif, sans cela il en serait question dans La Lanterne puisque son rédacteur a déposé un cautionnement de trente mille francs pour avoir le droit de parler politique. » De l’art de contourner les interdits…

Ne pouvant s’en prendre nommément aux députés et sénateurs, il attaque l’archevêque M. de Bonnechose, un conservateur qui jette des anathèmes à la face des médecins, accusés d’être « matérialistes ». Bonnechose stipendie le docteur Sée pour une phrase qu’il aurait prononcée et qui lui aurait déplu (Rochefort ne cite pas la phrase…). « L’archevêque a tonné avec une telle violence que les éclairs de son éloquence ont atteint un petit enfant qui jouait dans le Luxembourg et qui (étrange effet de la foudre !) a été changé en lézard vert ». Le lendemain, on apprenait que le docteur Sée n’avait jamais prononcé cette phrase… qui avait donné lieu à un discours de trois heures de M. de Bonnechose. Ce dernier fut obligé d’envoyer une lettre au président du Sénat pour s’excuser et reconnaître qu’il s’était trompé…

La Lanterne

Le premier numéro est tiré à 15 000 exemplaires et sera plusieurs fois réimprimé jusqu’à atteindre 120 000 exemplaires (j’en possède une version originale !) Dès le numéro 11, La Lanterne est saisie pour outrage à l’empereur, à l’impératrice et à la magistrature. Condamné, Rochefort s’exile en Belgique où il reprend la parution de façon clandestine jusqu’en novembre 1869 [n° 77]. En décembre 1869, il crée un nouveau journal, La Marseillaise avec plusieurs collaborateurs : Grousset, Millères, Flourens et Victor Noir. Ce dernier sera assassiné par le cousin de l’empereur, le très réactionnaire Pierre Bonaparte. Suite à cet événement, toute la rédaction de La Marseillaise est jetée en prison le 7 février 1870. Pour quelques mois seulement : la guerre de 1870 éclate en août et Rochefort devient membre de la Commune de Paris !

jllb

Laisser un commentaire