Suzette veut me lâcher

Suzette veut me lâcher

Suzette veut me lâcher
Willy

Je n’avais pas d’idées préconçues sur Henry Gauthier-Villars, alias « Willy », le premier mari de Colette. Critique musical renommé, humoriste, journaliste demi-mondain, amateur de bonne chère et de jolies femmes, il m’apparaissait comme un débrouillard un peu magouilleur et assez superficiel. Il était cependant doté d’un grand bagage culturel et connaissait latin et grec sur le bout des doigts.

Comme je l’ai déjà dit dans d’autres articles, il avait mis au point sa petite industrie littéraire, faisant travailler une équipe de nègres pour écrire des romans paraissant sous son nom. Il participait à l’élaboration de la trame puis corrigeait les manuscrits ou en réécrivait des pans entiers. Les pauvres auteurs ne touchaient qu’un misérable cachet.

J’ai trouvé un livre d’occasion contenant quatre de ces romans. J’ai fait la chronique des deux premiers : « Maîtresse d’esthètes » (http://jeanlouislebreton.com/?p=1571) et « Pimprenette » (http://jeanlouislebreton.com/?p=1809).

Jusque-là, je le cataloguais comme un sympathique San-Antonio de l’époque, un peu obsédé de la braguette. Mais avec « Suzette veut me lâcher », c’est un autre personnage qui se dévoile : profondément machiste (je le savais), mais aussi antisémite et réactionnaire. En croisant mes recherches, j’ai fini par apprendre que Willy était proche de l’Action française que fréquentaient également Paul-Jean Toulet et quelques autres de ses copains.

Dans « Suzette veut me lâcher », c’est plutôt Willy qui se lâche. Comme d’habitude il se met en scène dans le roman sous le pseudonyme d’Henry Maugis. Sa maîtresse, la comtesse Suzanne de Lizery (Suzette pour les intimes) le plaque parce qu’elle en a assez de ses calembours. Lui n’est pas franchement amoureux d’elle, mais il adore son corps et n’apprécie pas de se faire jeter. Il pense que la comtesse Hackel-Cadosh est la responsable de cette rupture et qu’elle a l’intention de prendre Suzette pour amante. Il monte alors un stratagème en jetant dans les pattes de cette dernière, un garçon métis, « Napoléon-Démosthènne Égalité de Bourbon-Dépotoir », originaire des îles, un voyou au passé trouble récupéré dans la rue. La comtesse Hackel-Cadosh, trois fois veuve, est toujours en recherche de nouveauté à se mettre sous la dent. Maugis pense qu’en lui refilant Napoléon, elle ne songera plus à s’occuper de Suzette et qu’il pourra la récupérer. C’est exactement ce qui se passe. La comtesse Hackel-Cadosh tombe sous le charme de Napoléon qui la torgnole à tour de bras (et elle en redemande). Et Suzette court se jeter à nouveau dans le lit de Maugis.

Rien de très folichon dans ce scénario. Mais dans l’écriture, la personnalité de Willy transparaît clairement. La comtesse est une « youpine » qu’il faut punir. « Napoléon » est un «  mulâtre » sans intelligence et, de toute façon, selon lui « tous ces sales nègres se ressemblent ». L’Assemblée nationale est une chambre où « souffle l’imbécillité démocratique ». Il trouve la petite Suzette désirable, mais bête : « Une adorable snobinette, qui était si délicieusement bébête, bête comme il y en a quelques-unes, et qui se met à devenir bête comme Victor Hugo… ». Et je vous passe les tirades contre les « internationalistes “qui ont inventé de préférer tous les autres pays où ils se dispensent, du reste de porter leurs pénates”, les “pacifistes”, “des tireurs au flanc, enclins à faire casser la figure aux autres”, les “libres-penseurs” qui “ne souffrent pas qu’on pense autrement qu’eux”, mais aussi “les bandagistes libertaires, les anarchos en quête de sinécure et les coulissiers collectivistes qui représentent à leurs propres yeux la Pensée du XXe siècle”. Vous l’avez compris, Henry Gauthier-Villars ne faisait pas dans la dentelle. Même si on resitue tout ça dans le contexte de la France de l’époque où l’antisémitisme s’affichait volontiers, le portrait autobrossé de Willy reste vraiment glauque. Et, par contrecoup, son humour et les calembours dont il truffe ses romans me font beaucoup moins rire.

jllb

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